
Dieu, le sexe et nous : Episode 3
Peut-on réconcilier le masculin et le féminin ?
A travers les mythes, de Sumer ou de Grèce, il est possible de décrypter comment, de l’Ordre ancien de la Déesse où le sexe est sacré, on passe en Patriarcat où le sexe est avili. On sait que la culture de la Déesse et celle du Dieu Père se sont combattues longtemps car les mythes, construits sur plusieurs strates, sont les traces archéologiques de ces combats qui ont duré plusieurs siècles.
Comment l’ordre patriarcal s’est-il imposé? Comment aller vers le troisième millénaire sans rejouer les luttes entre masculine et féminin?
La grande inversion: le sexe féminin démonisé
Lilith hante les textes bibliques (la Bible, Zohar, Talmud et Thora) : une fois chassée du paradis, elle est maudite par Yahvé et envoyée aux Enfers. Dès lors impure, figure sexuelle démoniaque, “elle tente les hommes et les souille”. “Dans le manichéisme de l’univers biblique et judaïque où s’affrontent Bien et Mal, Dieu et Satan, elle est l’épouse en secondes noces de Satan et son pendant féminin ,ajoute Françoise Gange”. Pour la décrire, reviennent les termes de “prostituée” et de “séductrice” très négativement chargés en patriarca t: il s’agit de “salir celle qui dispose librement d’elle même !”
“A l’homme, la liberté, reconnaît Sylvie, à la femme, la honte de son sexe! Je trouve qu’entre la mère et la putain, le choix reste étroit. Le sexe de la femme, ce creux mystérieux, ferait-il peur? Et sa jouissance?”
Le corps féminin est impur en patriarcat. Entre Eve (la faute originelle) et Lilith (la démone sexuelle), tout ce qui touche à la vie organique de son sexe est dénaturé : le sang des règles, le coït, l’accouchement... Il faut purifier, contrôler, et nier tout plaisir sexuel à la femme pour que sa sexualité soit tolérée.
“J’ai encore peur, avoue Samia, que la femme qui aime le sexe, assume ses envies et aille librement au devant d’un homme, sans devenir sa servante, soit vue comme une putain !”
La femme exclue du sacré
Le mythe de Lilith est à situer dans son contexte biblique pour Françoise Gange. Il est encore présent lorsqu’apparaît Yahvé, dans la lignée de patriarcats hébreux anciens.
“Or Yahvé, rappelle la spécialiste, est le premier Dieu de l’Histoire, sans parèdre féminine: dieu viril et vengeur, jaloux et avide d’universalité, il pourfend les antiques cultes de la Déesse pour établir sa suprématie. L’Ancien Testament porte traces de ces luttes sanglantes. Et dans ce contexte, le féminin appartenant à l’ordre ancien est à éradiquer: l’objectif non formulé du monothéisme mâle étant de parachever ce qu’avait déjà posé le patriarcat ancien. La femme se trouve donc chassée du sacré”- et avec elle, la sexualité féminine. Proscrite du culte, n’y jouant aucun rôle, la femme ne se trouve plus reconnue que comme mère et servante de l’homme; sa sexualité est démonisée.
“Notre culture a tellement nié le corps et l’énergie sexuelle racine, qu’il paraît déplacé voire sale, de parler de sexualité sacrée, ou de spiritualité incarnée, ajoute Zelda.”
Le viol de la déesse
Comment s’effectue le passage de l’ordre ancien (Divin féminin) à celui du Dieu Père? Par le viol. Les héros aspirants Dieu s’unissent par la force à la Déesse, pour mieux la destituer. Le phallus devient une arme pour asservir.
S’opère alors le grand renversement des valeurs: le Dieu mâle ravale au rang de servante sexuelle la déesse et lui impose de chanter les louanges du mâle en même temps qu’il la démonise et avilit tous ses symboles: le serpent, la montagne, l’union sexuelle… Au final, le féminin cautionne sa propre destitution.
Le viol, figure récurrente dans les mythes (Zeus viole de nombreuses nymphes, ainsi que Héra ou Europe, Apollon viole Daphné, le roi de Lydie, Tmolos, viole Arrhipé, grande prêtresse de Diane…) n’est pas à prendre comme une symbolique désincarnée.
Le viol devient l’arme par laquelle la conquête sexuelle et guerrière désacralise la sexualité jusqu’alors expression du Féminin sacré, qui n’appartenait, alors, à aucun homme, ni roi, ni Dieu.
Possédée et avilie, la déesse n’est finalement plus redoutée. Mariée de force au futur roi, flattant la frénésie sexuelle du mâle, elle devient prétresse-prostituée. L’ancienne hiérogamie qui donnait à l’homme uni à la Déesse, l’accès à la divinité par la sexualité, sous forme d’onction sacrée, est définitivement détournée au profit du pouvoir et du plaisir (royal) masculin qui se légitime, de force.
“Comme femme, dit Sophie, je porte ces mémoires de viol, car derrière toute pénétration il y a intrusion du phallus conquérant dans mon sexe, et pas toujours de façon heureuse. Nombreux sont les hommes qui ignorent que le sexe féminin est ultra vivant et que la femme n’a pas besoin d’être pénétrée pour jouir. Notre sexualité est à réinventer en réconciliant en nous, féminin et masculin, et en honorant notre corps autrement que comme un outil.”
“Il nous faut, poursuit Françoise Gange, retrouver ce “grand féminin” en chacun de nous, homme et femme, le ré-introduire à part égale à côté d’un pôle masculin non plus conçu comme dominateur et dressé au contrôle, à la hiérarchie et à la seule rentabilité, mais généreux, responsable et “ami du féminin”, loin des peurs, des méfiances et des jalousies que cette société responsable de la séparation entre les deux polarités, nous a inculquée.”
Visuel : Statue de Niki de Saint-Phalle à Paris
Pour en savoir plus sur le travail de Françoise Gange, rendez vous sur les sites suivants: www.soleil-levant.org et www.penelopes.org pour lire ses entretiens.




