A force de chercher à éviter l’ennui contre vents et marées et de se programmer des occupations pour chaque heure de la vie, ne risquons-nous pas de basculer sans y penser de la frénésie à la dépression ? Les spécialistes soulignent en effet l’importance de ce temps de vacuité où notre esprit peut enfin vagabonder. Explications.
L’ennui, un mal nécessaire ?
De la « tristesse profonde » à la « mélancolie vague », les définitions de l’ennui dans le Petit Robert n’évoquent rien de positif… Au contraire ! Le psychiatre Patrick Lemoine, auteur du si joyeux « S’ennuyer, quel bonheur ! » (Editions Armand Colin, 2007) donne lui aussi une définition assez grise d’une telle émotion : « Il s’agit d’un sentiment pénible ressenti quand on est condamné à une inaction et lorsque notre niveau de vigilance est insuffisant pour penser ». On comprend mieux qu’on cherche ainsi à l’éviter comme la peste ! Il poursuit pourtant son explication en soulignant qu’il s’agit néanmoins d’un élément important dans la construction de notre bien-être : « L’ennui est le miroir de l’âme : il constitue une parenthèse indispensable au cours de laquelle on peut rêvasser, se projeter et finalement inventer sa vie. D’une manière pas vraiment consciente. Même si l’ennui est aussi à consommer avec modération ! C’est en fait l’alternance entre l’action et l’inaction qui est nécessaire », poursuit le spécialiste.
Apprendre à ne rien faire …
Pas facile pourtant de rester inoccupé dans un monde qui nous incite à en faire toujours davantage : « L’ennui est culturel, souligne le Dr Lemoine. D’un côté, nous avons les Latins qui savent encore sacrifier à la paresse, et de l’autre, les Anglo-Saxons qui ont le culte de la productivité et de l’efficacité. Le problème est que ces derniers sont en train de tous nous influencer ».
Alors, comment résister à une telle injonction de rentabilité ? Il faut accepter sinon de ne rien faire, au moins de ne pas toujours faire quelque chose. Se laisser porter par le temps qui file, dans une voiture, dans un train, dans une salle d’attente, sans écouter ni radio, ni musique, sans la tentation permanente de s’occuper les mains ou la tête ; passer des moments de vacances dans sa chaise longue à regarder les nuages passer ou le vent souffler dans les branches ; résister aux loisirs à thème et parfois accepter d'être désoeuvré. Non seulement ne pas craindre l’ennui mais apprendre à l’aimer comme une chose très rare, donc précieuse au cœur de nos vies si bien remplies.
En finir avec la frénésie pour nos petits
N’oublions pas enfin qu’un tel temps de vacuité est particulièrement nécessaire aux enfants pour les aider à se construire et à apprendre à définir leurs désirs : « Qui n’a pas connu d’interminables dimanches après-midi, dont on se souvient pourtant une fois adulte avec nostalgie ?, interroge Patrick Lemoine. Ce sont bien dans de tels instants que l’on a tous rêvé notre vie. »
Martine Teillac, psychothérapeute et psychanalyste, est d’accord avec une telle proposition : « Eviter l’ennui chez l’enfant, c’est le couper de son imaginaire. Ce sentiment est à la fois angoissant et stimulant, car il fait prendre conscience du temps qui passe sans nous, tout en nous permettant de faire preuve de créativité pour l’apprivoiser. L’enfant a aussi besoin de ce moment pour se connecter avec ce qu’il porte de plus profond en lui. S’il est tout le temps tourné vers l’extérieur, il est privé de ses émotions, on l’empêche de développer ses capacités d’introspection. »
Aux parents donc de ne pas projeter avec excès leur soif de réussite et de connaissance sur leurs enfants, de ne pas non plus systématiquement aller au-devant de leur désir et de leur laisser le temps de rêver, sans s’angoisser pour eux.




