Dans un très beau livre Une vie d'école Freinet, Sylvia Dorance raconte son parcours d'élève dans cette école du savoir-être où il n' y a pas de notes mais de grandes discussions sur les progrès de chacun. Sylvia Dorance est toujours restée fidèle à cette pédagogie active et participe à travers sa maison d'édition l'école vivante à faire bouger les choses. Elle y crée des supports pédagogiques qui favorisent le travail autonome et motivé de l'enfant.
Elle a accepté de répondre à nos questions sur la créativité et sur la supression des notes à l'école élémentaire.
Visuel extrait d'Une vie d'école Freinet
A votre avis, quel est le principal obstacle à la créativité ?
Il me semble qu'il y en a deux, l'un découlant de l'autre.
Le premier est la perception intuitive et plus ou moins consciente de l'enfant du désir de nombre d'adultes de le voir copier les comportements « des grands », se conformer à des normes et, plus particulièrement à l'école, lorsqu'elle est traditionnelle, de recevoir plutôt que de produire, d'écouter plutôt que d'agir, de retenir plutôt que d'inventer.
Le second est l'inhibition instinctive qui en découle. L'enfant s'interdit progressivement de prendre des initiatives, soit parce qu'elles se sont parfois soldées par des échecs et même des réprimandes, soit parce qu'elles n'ont pas été valorisées.
C'est très grave et très triste, pour l'enfant lui-même dont la personnalité s'étiole comme une plante sans soleil, et pour la société, qui se prive ainsi de forces vives.
Les programmes d'enseignement obligent les enfants à acquérir beaucoup de connaissances. Cela ne se fait-il pas aux dépens du développement de leur créativité ?
Je pense que les enfants sont curieux et capables d'acquérir une masse impressionnante de connaissances. S'intéresser à tout est une qualité qui leur servira plus tard. Se créer un fond culturel vaste leur sera également utile.
Que les programmes contiennent parfois des notions superflues, c'est sûr. Que la gestion de ces programmes ne permette pas de libérer suffisamment de temps pour des pratiques artistiques, c'est sûr aussi.
Mais le vrai problème apparaît surtout, à mon sens, lorsque l'enseignant ne propose pas à l'enfant d'être actif dans ses apprentissages, quels qu'ils soient. Apprendre le cycle de l'eau par des schémas, des films et des photos peut se révéler ennuyeux et même inutile car vite oublié. Faire des expériences sur l'évaporation et la condensation... cela change tout. Et si on laisse les enfants réfléchir eux-mêmes aux expériences possibles, si on les laisse être « créActifs », c'est encore mieux.
Quelles pratiques scolaires favorisent la créativité ?
L'expérience vécue, le concret, l'action, la recherche en commun avec une autre personne ou plusieurs… L'attitude de la personne qui enseigne, aussi, est primordiale : elle doit donner le droit à l'échec, valoriser les prises d'initiatives, marquer qu'elle a vu les réussites et les progrès.
J'aimerais renvoyer à une expérience pédagogique passionnante sur laquelle j'ai fait un article ici :
http://ecole-vivante.com/surprises_ecole-vivante.html
Pour moi, cette expérience est lumineuse.
Peut-on enseigner la créativité ? Ne s'agit-il pas plutôt de mettre en place les conditions favorables à son épanouissement ?
Votre question dit tout. Il faut mettre à la disposition des enfants des couleurs, des matières, des outils, des appareils, des instruments... et les encourager à s'en servir. Il faut les encourager à chercher eux-mêmes des solutions et des pistes plutôt que de les leur offrir toutes faites.
La seule façon dont on peut éventuellement « enseigner la créativité », c'est par l'exemple, en montrant le plaisir que l'on éprouve soi-même à chercher, à inventer, à créer.
Vous avez vu la pétition pour supprimer la notation au primaire, qu'en pensez-vous ? Est-ce que cela va dans le bons sens ?
Un enfant a besoin de se situer par rapport à sa propre progression. Il a aussi besoin de se mesurer à ses congénères, ce qui favorise le désir de s'améliorer et peut soutenir l'effort nécessaire.
Or la notation pervertit complètement tout ça. D'abord parce qu'elle instaure la compétition au lieu de l'émulation. Ensuite pour une quantité de raisons variées :
– Elle sanctionne souvent un résultat, pas un raisonnement.
– Elle porte un jugement lapidaire, sans nuances : ce n'est pas un point de plus ou de moins qui peut tenir lieu de nuance.
– Elle s'apesantit sur l'échec et humilie ceux qui auraient besoin d'encouragements.
– Elle ne montre pas la voie de l'amélioration.
– Elle récompense une forme particulière d'intelligence, sans tenir compte des variétés multiples que celle-ci revêt.
– Elle est parfois injuste, comme toute estimation d'un travail, et devient alors insupportable car l'enfant peut rarement la contester.
Donc oui, je suis pour la suppression de la notation.
Et maintenant... par quoi la remplacer ? Pas par un code-couleurs du type vert, orange, rouge. Par des lettres au lieu des chiffres, avec des + et des –, ou même des ++ ? Où est la différence avec les chiffres ? Cela revient à mettre du sucre sur un pilule amère. Les enfants ne s'y trompent pas.
Il faut un moyen qui réponde aux deux besoins que nous avons évoqués plus haut, en évitant les effets pervers. L'appréciation rédigée me semble la meilleure méthode et elle doit être périodiquement discutée entre l'enfant et la personne qui enseigne ainsi qu'entre l'enfant et ses pairs. Elle doit aussi être présentée non pas comme un trophée ou une punition, mais comme l'outil de progression qu'elle est et qu'elle doit rester.
Notre spécialiste : Sylvia Dorance
Après avoir été plusieurs années enseignante, Sylvia Dorance s'est spécialisée sur la pédagogie moderne et la créativité. Ancienne rédactrice en chef de magazines pour enfants aux éditions Milan et Nathan, elle a aussi été auteur et directrice de collections pédagogiques, encyclopédiques et documentaires (Retz, Hachette, Magnard, La Martinière, etc.) avant de créer sa maison d'édition L'école Vivante.

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