Loin des batailles d'experts, des rapports sur le climat, des comités, la première édition des Humanitarian Water and Food Awards s'est tenue à Copenhague le 25 novembre dernier. Ce prix a rassemblé des projets peu médiatisés basés sur un accompagnement global et bien pensé de la nature pour l'accès à l'eau et à la nourriture. C'est à dire des projets qui privilégient l'autonomie des populations locales. Sur place, Eva Cantavera a suivi la remise de ce prix très spécial.Coup de projecteur sur l'Institut de recherche en Permaculture et sur Sadhana Forest
Cet Institut australien primé à Copenhague a par exemple monté un formidable projet en Jordanie où leurs équipes travaillent à reverdir le désert depuis 2002, dans une des dix régions au monde les plus démunies en eau. A partir d’une reforestation intelligente, un micro-climat a été recréé et le sol a été régénéré avec des techniques telles que le compost biologique, le paillage, la plantation de nouvelles espèces... Cette initiative, qui a été développée sur deux sites d’essai pilotes, a influencé des milliers de fermiers et de personnes à travers la Jordanie.
Ce même esprit d'une intervention minime de l'homme pour restaurer un environnement dégradé anime le projet de reforestation Sadhana Forest entièrement basé sur le volontariat et la gratuité de diffusion. L’initiative de Sadhana Forest a d'abord concerné 70 hectares d’une terre très aride et inculte aux alentours d’Auroville, en Inde du Sud. Devant faire face à d’immenses difficultés pour nourrir leurs familles, les fermiers s’étaient tournés vers des solutions extérieures telles que des cultures à rendement intensif et les engrais chimiques, de sorte que la pollution du sol, de l’eau et de l’air augmentait. Après avoir trouvé un moyen radical d’empêcher l’eau de se répandre et d’inonder les sols, le niveau de la nappe phréatique a pu remonter et le sol jadis aride a été refertitlisé. Le terrain est maintenant richement reboisé et cultivé, produisant une grande variété de fruits et de produits tropicaux. Un second projet est en cours dans l'état du Madya Pradesh et un autre en Haïti. Sadhana Forest accueille annuellement 3000 visiteurs provenant de 50 pays différents et travaille en collaboration étroite avec les populations locales. On vient de partout se renseigner ici sur la reconversion de terres infertile, la conservation de l’eau, la culture biologique, les systèmes d’énergie alternatifs et bien d’autres procédés de développement durable. Sadhana Forest a été retenu en 3e position.
D'autres projets de cette trempe existent – comme bien entendu l'agro-écologie diffusée par Terre et Humanisme active en Afrique (Mali, Burkina, Maroc, Sénégal, Cameroun). Certains, après des années d'efforts dans l'ombre, se sont vus récompensés par un prix Goldman ou un Prix Nobel Alternatif (Right Livelihood Award). Mais la majorité continue d'avancer vaille que vaille dans l'ignorance la plus totale du grand public et des gouvernements alors que toutes ces « alternatives » constituent le terreau évident des réponses possibles aux multiples aspects de cette crise majeure. Il est donc très intéressant – et pas du tout anodin – qu'un ensemble de gens très bien placés dans le développement dit durable (chercheurs, scientifiques et industriels) se retrouvent à l'université de Copenhague, au sein du département des sciences du vivant, autour, entre autres, de Arne Astrup, directrice du département de la Nutrition, d'Ernst von Frank, PDG de Bayer CropScience et d'Alfred E. Opubor, expert dans le développement depuis 1969 et membre de divers programmes onusiens, le tout sous la houlette de la Ministre danoise du Climat et de l'Energie, Lyyke Friis. Pas un hasard non plus si ces spécialistes se penchent sur des projets « pauvres » où l'intervention humaine se limite à un accompagnement global et bien pensé de la nature.
Alors quoi ? C'est bien ou c'est pas bien, ce prix ? C'est évidemment formidable pour les lauréats si ce prix leur permet de se « dé-marginaliser ». Mais la pente est glissante. Jugez-en par vous même. Le second prix a été remis à un projet nettement plus en phase avec ce qui se fait d'habitude.
L'entreprise suédoise Solvatten commercialise un purificateur d’eau solaire breveté en Afrique. Inutile de s'étendre sur l'importance de la purification de l'eau, ni sur le bienfait du procédé. Notons juste la nature du projet : c'est une entreprise et il y a un brevet – ce qui ne diminue en rien la valeur de l'action de Solvatten mais indique juste que c'est un fonctionnement « classique » d'autant que le procédé est connu depuis des années. Le commentaire du Professeur Alfred Opubor à l'annonce des résultats fut celui-ci : « Solvatten nous montre comment nous pouvons utiliser la puissance des rayonnements solaires pour vivre de manière durable puisque le soleil brille partout. » C'est oublier un peu vite les dizaines d'associations qui distribuent des cuiseurs solaires depuis des années, les travaux de Mr Scheffler qui permettent d'alimenter des cantines en Inde, les recherches bénévoles des Solar Cookers International, du Solar Fire, etc.Mais surtout, au milieu de la quinzaine de sponsors locaux ayant permis la bonne réalisation de cette cérémonie et l'accueil des participants, un logo se détache entre tous : Bayer – Science for a better life. Là, il faut impérativement activer sa mémoire : Bayer est un groupe chimique et phamaceutique d'origine allemande dont les activités sont extrêmement polluantes. Bien-sûr comme des dizaines d'autres groupes, Bayer fait partie du Pacte Mondial (Global Compact) des Nations Unies, et s'engage à respecter les dix principes pour un développement durable et une éthique sociale . Ce qui ne l'empêche pas d'avoir racheté en 2002 la branche agronomique d'Aventis CropScience pour se transformer en Bayer CropScience AG, s'occupant désormais d'agrochimie et de semences génétiquement modifiées. On peut se faire une petite idée de l'ampleur des dégâts sur « Coalition against Bayer dangers ». On peut se dire naïvement qu'une énorme entreprise prime des projets écologiques par altruisme ou penser que sponsoriser un tel prix, est un moyen comme un autre de faire du green washing. Ou être encore plus prudent et se demander si ce n'est pas une façon de voir de l'intérieur comment rendre le vivant encore plus commercialisable ... Interrogé sur la question, les lauréats Australiens n'ont aucune idée des attentes des sponsors et, comme aucune condition n'est posée à ce prix, ils continueront à faire les Robin des Bois. Tant mieux mais vu la capacité destructive de Bayer, la plus grande vigilance s'impose.
Site du Permaculture Research Institute : http://permaculture.org.au/
Site de Sadhana Forest : http://www.sadhanaforest.org/
Site du prix : http://waterandfoodaward.wordpress.com/
Lire aussi
La permaculture qu'est ce que c'est ?
Nos aliments sont irradiés
Prix Pinocchio




