
Nous mangeons trop, nous mangeons mal et c’est la planète entière qui fait une indigestion.
Depuis l’après-guerre, notre manière de produire, de conserver, de transformer et de consommer les aliments a évolué dans des proportions et à une vitesse jamais observées dans l’histoire de l’humanité. L’incidence de cette dérive est aujourd’hui reconnue par la communauté scientifique comme co-responsable d’une dégradation générale de notre vitalité et de notre santé. Pour la première fois depuis des siècles, on prévoit même une baisse de l’espérance de vie (1).
Au-delà de notre personne
Notons néanmoins que l’incidence de la dérive alimentaire va bien au-delà de notre vitalité, notre santé et notre longévité. Ce qui se passe dans nos assiettes a aujourd’hui des répercutions sur l’ensemble de l’équilibre écologique et humain de la planète. Kant qualifiait la morale en disant : « Une chose est morale si elle est généralisable à l’ensemble des êtres humains ». Hors notre système alimentaire n’est absolument pas généralisable à l’ensemble de l’humanité. Le WWF (World Wide Fund for Nature) estime que si tous les humains devaient consommer comme les Français, il faudrait 2 planètes supplémentaires pour produire les matières premières nécessaires. Si le modèle alimentaire américain était mondialisé, nous pourrions nourrir 1 milliard d’humains… mais devrions laisser mourir les 5 autres. Nous nous inspirons pourtant de ce modèle depuis un siècle et la plupart des pays émergeants aspirent à le partager. Kant aurait-il trouvé moral que cohabitent 1.6 milliards d’adultes en surpoids (dont 400 millions d’obèses) et 2 milliards de personnes sous-alimentées ?
Un système non viable à terme
Et quel crédit doit-on apporter à un système qui contribue tant à l’asphyxie de la planète ? Pour continuer à alimenter cette indigestion mondiale, nous nous sommes lancé dans une agriculture irraisonnée et une surenchère agrochimique. L’utilisation d’engrais et de pesticides ont été multipliées par 4 au cours des 20 dernières années et en 1 siècle ont a stérilisé 25% des terres cultivables de la planète. Pour compenser la mort des sols et satisfaire une demande croissante, essentiellement liées à la surconsommation de viande, nous devons chaque année détruire 17 millions d’hectares de forêt ce qui représente 1/3 de la surface de la France.
Parallèlement, l’agriculture, le transport et l’industrie sont les 3 premières sources de Gaz à Effet de Serre (GES). Elles sont intimement liées à notre alimentation qui tend vers toujours plus de transport, de transformation et d’emballage. Si l’on additionne le trajet de chacun des ingrédients d’un pot de yaourt à la fraise, celui-ci parcours 9000 km avant d’arriver sur votre table (WWF). Et pour deux menus équivalents, l’un peut être dix fois plus producteur de GES selon l’origine des produits, leur mode de transport et de conservation.
Alors que faire ?
Par un divin hasard les choix alimentaires les meilleurs pour notre santé sont également les meilleurs pour la planète. Ce sont ces choix que j’ai envie de partager, avec vous, dans cette rubrique. L’enjeu est majeur et si nous le vivons dans la joie et la gourmandise, cela devient un plaisir quotidien qui parfume toute notre vie.
Cette dérive alimentaire et sociale n’est encore qu’un épiphénomène dans l’histoire de l’humanité et l’expérience nous montre que nous avons souvent besoin de nous égarer pour rétablir ensuite un cadre humain et moral à transmettre aux générations futures.
Des expériences à retenir
Plusieurs expériences pilotes d’éducation nutritionnelle de masse ont été menées dans le monde dont l’une dans 2 villes du nord de la France (Fleurbaix et Lanventie, 1992 / 2000) particulièrement touchées par l’obésité, l’analphabétisation et le chômage. Cette expérience a souligné l’impact d’une action concertée d’information et de formation à la fois auprès des parents, des enfants, des enseignants et des médecins. Une première évaluation réalisée 8 ans après montre des résultats stupéfiants sur tous les indices de santé physique et aussi mentale. Le plus étonnant étant en effet l’amélioration de critères qui n’étaient pas prévus initialement par l’étude : la baisse du chômage, des violences conjugales et de la délinquance, et l’amélioration des résultats scolaires.
Le besoin de se faire du bien
Est-ce si surprenant finalement ? Décider de s’alimenter correctement nous oblige à nous projeter dans l’avenir avec une intention, celle de se faire du bien. S’alimenter ainsi, en conscience et dans la joie, permet de développer l’amour et l’estime de soi. Partager cette attitude nourrit le respect des autres. Cette intention entretient au quotidien notre volonté dont nos gestes sont les fruits. Et il n’y a pas d’activité humaine qui demande autant de gestes que de faire les courses, cuisiner et manger. On entre alors dans un cercle vertueux. S’alimenter en conscience nourrit autant le corps, l’esprit que l’âme. C’est l’expérience qu’on fait malgré eux ces habitants du nord de la France, c’est ce que font des milliards de personnes sans le savoir et c’est le choix que peuvent faire ceux qui veulent s’écarter de la dérive de notre système alimentaire.
(1) Espérance de vie, la fin des illusions, Claude Aubert, édition Terre Vivante).




